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La non rencontre devant des demis

Un court entretien avec un père inconnu
  
Par : Robert
  
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image-10« Ton père   était résistant, il a été fusillé ». C'est l'histoire que me contait ma mère. Et avec mes copains, d'enjoliver l'histoire si bien que je ne savais plus discerner la réalité du mythe.
Vers 10 ans j'en vins à ne plus y croire. Quelles traces de lui ? Où étaient mes grands parents paternels ? Et d'imaginer divers scénarii dont celui d'un père collaborateur.
S'installait en moi une angoisse diffuse. Les années passant je demandais parfois la vérité à ma mère. Mais à chaque fois, la violence contenue avec laquelle elle détournait la conversation avait raison de mes tentatives.

L'inquiétude restait donc en moi. Un jour, étant prêt, je questionnais fermement ma mère et elle parlait.
Histoire quelconque. Un type marié et père, avait eu avec elle une aventure.
J'ai obtenu un nom de famille, un nom de ville dans laquelle ce « Mr X » habitait plusieurs décennies avant, puis ai consolé ma mère, taisant l'idée qu'à cause de ce mensonge et de quelques autres, notre relation était sans confiance mais non dépourvue d'amour.

Puis je me suis fait détective.
Quelques mois plus tard, je retrouvais la trace de « Mr X », par logique et hasard. C'est le nom de l'auteur d'un livre que je lisais alors, qui m'a conduit à une rue éponyme. Je comprends que l'on puisse en douter, c'est pourtant vrai.
Concierge : « SVP connaissez-vous Mr X » ? « Oui, il habite au premier mais n'ouvre à personne ». Sonnette : femme méfiante ; minuscule salle de séjour. J'improvise : « je viens de la part de son patron ». « Il a encore fait des bêtises ? » « Non mais excusez-moi je dois le voir seul c'est la consigne de notre patron ». Vexée, elle l'appelle. Il ouvre une porte. Robe de chambre sur pyjama ; un homme solide. La femme s'en va. Je parle doucement l'imaginant l'oreille collée à la porte. « Bonjour, je suis votre fils ». Réponse : « Si c'est pour de l'argent, ce ne sera pas possible ». Je change de ton « ça ne sera pas pour de l'argent si vous venez au rendez vous que je vous fixe cet après midi ».

14h45, arrivé à l'avance au bar. Un peu fébrile, je me cale le dos à la banquette, face à l'entrée. 15 heures, il entre ; même marche chaloupée que la mienne, solide carcasse. Il se fait gentil. Je commande des demis et encore et encore. Il parle. Vie médiocre, petites combines, idées racistes. N'a rien à se reprocher. Après l'accouchement, il a donné quelques billets à ma mère et l'a invitée plusieurs fois au restaurant. Il a peur que je parle à sa femme qui n'a jamais rien su. Je serai bientôt âgé dit-il et j'espère qu'alors j'aurai votre soutien pour mes vieux jours.
Il me questionne pour la forme, sur ma vie, mon métier. Il dit que c'est bien que je sois responsable des affaires culturelles d'une grande ville. Je dois avoir la sécurité et gagner beaucoup.
16h30, au revoir.

Train pour Marseille ; il neige. Idiosyncrasie, ce paysage ouaté, me convient. Walkman : j'écoute les variations Goldberg. Suis en paix. Le pire était de ne pas savoir. Impression de renaître à moi-même. Certes, je ne suis pas idéologiquement sur la même planète que ce type, mais ce n'est pas important. L'important, c'est chez lui la vulgarité de l'âme, le laisser-aller des oncles repus qui avaient volé le Far West à Brel. C'est qu'il est impossible, du point de vue génétique, que je sois indemne. Il faudra donc que je travaille beaucoup sur moi-même. Le chemin que j'explore est différent du sien. Je veux pouvoir regarder chaque arbre qui dans son être révèle toute la forêt, plutôt que de compter des stères de bois. Je voudrais, quand viendra le moment, quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa, avec reconnaissance. Me viennent les paroles d'un poème : « Combien de temps encore ? Des années, des jours, des heures, combien ? Je m'en fous mon amour... Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore... Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul... Quand le temps s'arrêtera, je t'aimerai encore. Je ne sais pas où, je ne sais pas comment... Mais je t'aimerai encore... »
Elle m'attend à la gare.

Robert VERHEUGE

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