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La source

Sensations de l'eau qui se jette dans la mer
  
Par : Victor
  
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Source victor C’était  sur la route qui vient d’Espagne et descend vers Collioure, dans un grand virage en pente, posé appuyé sur la falaise rouge. Elle s’arrêtait souvent là. Elle aimait regarder la Méditerranée de cette sorte de plate-forme tout juste assez large pour sa voiture en bordure du bitume. Sans doute y avait elle des souvenirs. Elle demeurait pendant de longues minutes en revenant de la maison de retraite installée un peu plus haut.

Le point de vue sur l’horizon y était presque identique, mais même en passant sur une des terrasses donnant sur la mer, elle ne retrouvait pas la fraîcheur un peu acide de l’air marin. Elle ne la percevait qu’en ce lieu. Pas en ville où les combustions des moteurs en dissipaient la fragilité, ni sur la plage où la proximité de l’eau grésillant sur le sable saturait de son effluve l’atmosphère. Non, elle n’avait jamais connu cette senteur particulière qu’en cette situation précise, au petit matin, une fois sa garde achevée, lorsqu’elle retournait chez elle.

En quelques secondes, cette brise faite pour la plus grande partie de souvenirs enfuis, effaçait les miasmes un peu louches des couloirs de l’institution. Elle chassait les émanations qui naissent d’un trop grand rassemblement d’humains dans un endroit confiné et soumis à de trop amples mesures hygiéniques. Cette odeur étrange qui mêle dans un même flux les effluences du corps et celles de la chimie lessivière. Et cette autre encore, qu’il lui arrivait trop souvent à présent de percevoir lorsqu’elle prenait son service et qui annonçait que dans la journée un pensionnaire s’en était allé. Elle savait que présentant dans une chambre, prête à saluer joyeusement son occupant pour lui donner un nouveau courage pour la nuit, elle risquait de trouver le lit vide, le matelas déshabillé, le traversin et les oreillers depouillés de leurs taies posés en ordre au pied et de sentir cette odeur citronnée de propreté artificielle de la lessive désinfectante. À chaque fois, elle recevait le même choc, et elle avait appris depuis tout ce temps à lui faire réintégrer presque aussi vite le fond de son cerveau, pour toute pimpante passer à la chambre suivante.

C’était ainsi depuis longtemps, un peu trop peut-être. Heureusement, le bas-côté de la pente de Collioures, parvenait chaque matin à égaliser les heurs du soir.

Ce jour-là, elle ne retrouva pas l’ambiance dont elle avait l’habitude. La nuit, pourtant avait été tranquille, sans hurlement ni drame. Elle sentait monter en elle un sentiment d’allégresse qu’elle n’avait jamais connu. Mieux encore, il semblait partagé par les genêts qui bruissaient sur la falaise, par le souffle du vent, par le lointain ressac de la marée et par les cris des oiseaux de la mer, abandonnant pour une fois, à cette heure matinale leurs manies de sales gosses. Elle regarda autour d’elle cherchant une raison à cet étrange attendrissement, mais tout était parfaitement habituel et rien n’expliquait la réjouissance de la nature à laquelle elle était ainsi conviée.

Ce n’est qu’en remontant dans sa voiture, qu’elle aperçut une petite mare bouillonnante juste à l’endroit où elle se tenait quelques minutes plus tôt. Elle n’y prêta pas plus d’attention. Le lendemain la flaque avait grandi et arrivait presque au bord de la falaise, elle s’approcha et fut sidérée par la transparence de l’onde qui trois jours plus tard avait formé une magnifique cascade qui se jetait dans les flots avec des fantaisies de jeune cabri, surpassant les corniches et les aplombs, s’éclaboussant de rire sur les rochers.

C’était la date où elle devait partir en vacances. Pas loin, elle allait visiter sa sœur à Sête pendant une quinzaine. Et pendant tout ce temps, elle avait songé émerveillée à la chute d’eau qui se précipitait vers la mer avec les éclats irisés de multiples arcs-en-ciel se mêlant dans le soleil du midi. Elle y avait pensé comme à une vieille amie qu’elle allait bientôt retrouver.

La source menaçait l’infrastructure routière, il avait donc été nécessaire de la canaliser par une grosse conduite de béton qui la déportait en un lieu inconnu mais sans conséquence pour les œuvres bitumées des humains.

Pendant quelques jours, elle s’était assise sur le coude de la dérivation et elle avait senti le flux passer sous ses fesses, puis, peu à peu, il s’était atténué jusqu’à disparaître complètement, alors elle avait cessé de s’arrêter sur la plate-forme qui regarde la mer, préservée par la science des hommes et se contentait désormais de prendre son café dans le seul bistro ouvert de la place à l’heure matinale du changement de service.

Victor

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