Un réseau de réflexion et d'action, et des espaces d'accueil, pour développer des échanges culturels et des initiatives de coopération et de transition.

La source

Sensations de l'eau qui se jette dans la mer
  
Par : Victor
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Source victor C’était  sur la route qui vient d’Espagne et descend vers Collioure, dans un grand virage en pente, posé appuyé sur la falaise rouge. Elle s’arrêtait souvent là. Elle aimait regarder la Méditerranée de cette sorte de plate-forme tout juste assez large pour sa voiture en bordure du bitume. Sans doute y avait elle des souvenirs. Elle demeurait pendant de longues minutes en revenant de la maison de retraite installée un peu plus haut.

Le point de vue sur l’horizon y était presque identique, mais même en passant sur une des terrasses donnant sur la mer, elle ne retrouvait pas la fraîcheur un peu acide de l’air marin. Elle ne la percevait qu’en ce lieu. Pas en ville où les combustions des moteurs en dissipaient la fragilité, ni sur la plage où la proximité de l’eau grésillant sur le sable saturait de son effluve l’atmosphère. Non, elle n’avait jamais connu cette senteur particulière qu’en cette situation précise, au petit matin, une fois sa garde achevée, lorsqu’elle retournait chez elle.

En quelques secondes, cette brise faite pour la plus grande partie de souvenirs enfuis, effaçait les miasmes un peu louches des couloirs de l’institution. Elle chassait les émanations qui naissent d’un trop grand rassemblement d’humains dans un endroit confiné et soumis à de trop amples mesures hygiéniques. Cette odeur étrange qui mêle dans un même flux les effluences du corps et celles de la chimie lessivière. Et cette autre encore, qu’il lui arrivait trop souvent à présent de percevoir lorsqu’elle prenait son service et qui annonçait que dans la journée un pensionnaire s’en était allé. Elle savait que présentant dans une chambre, prête à saluer joyeusement son occupant pour lui donner un nouveau courage pour la nuit, elle risquait de trouver le lit vide, le matelas déshabillé, le traversin et les oreillers depouillés de leurs taies posés en ordre au pied et de sentir cette odeur citronnée de propreté artificielle de la lessive désinfectante. À chaque fois, elle recevait le même choc, et elle avait appris depuis tout ce temps à lui faire réintégrer presque aussi vite le fond de son cerveau, pour toute pimpante passer à la chambre suivante.

C’était ainsi depuis longtemps, un peu trop peut-être. Heureusement, le bas-côté de la pente de Collioures, parvenait chaque matin à égaliser les heurs du soir.

Ce jour-là, elle ne retrouva pas l’ambiance dont elle avait l’habitude. La nuit, pourtant avait été tranquille, sans hurlement ni drame. Elle sentait monter en elle un sentiment d’allégresse qu’elle n’avait jamais connu. Mieux encore, il semblait partagé par les genêts qui bruissaient sur la falaise, par le souffle du vent, par le lointain ressac de la marée et par les cris des oiseaux de la mer, abandonnant pour une fois, à cette heure matinale leurs manies de sales gosses. Elle regarda autour d’elle cherchant une raison à cet étrange attendrissement, mais tout était parfaitement habituel et rien n’expliquait la réjouissance de la nature à laquelle elle était ainsi conviée.

Ce n’est qu’en remontant dans sa voiture, qu’elle aperçut une petite mare bouillonnante juste à l’endroit où elle se tenait quelques minutes plus tôt. Elle n’y prêta pas plus d’attention. Le lendemain la flaque avait grandi et arrivait presque au bord de la falaise, elle s’approcha et fut sidérée par la transparence de l’onde qui trois jours plus tard avait formé une magnifique cascade qui se jetait dans les flots avec des fantaisies de jeune cabri, surpassant les corniches et les aplombs, s’éclaboussant de rire sur les rochers.

C’était la date où elle devait partir en vacances. Pas loin, elle allait visiter sa sœur à Sête pendant une quinzaine. Et pendant tout ce temps, elle avait songé émerveillée à la chute d’eau qui se précipitait vers la mer avec les éclats irisés de multiples arcs-en-ciel se mêlant dans le soleil du midi. Elle y avait pensé comme à une vieille amie qu’elle allait bientôt retrouver.

La source menaçait l’infrastructure routière, il avait donc été nécessaire de la canaliser par une grosse conduite de béton qui la déportait en un lieu inconnu mais sans conséquence pour les œuvres bitumées des humains.

Pendant quelques jours, elle s’était assise sur le coude de la dérivation et elle avait senti le flux passer sous ses fesses, puis, peu à peu, il s’était atténué jusqu’à disparaître complètement, alors elle avait cessé de s’arrêter sur la plate-forme qui regarde la mer, préservée par la science des hommes et se contentait désormais de prendre son café dans le seul bistro ouvert de la place à l’heure matinale du changement de service.

Victor

Dans la nuit

Aventures spéléologiques
  
Par : Michel
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Yannick Coume Seules  quelques voitures osaient encore s’aventurer à cette heure sous la voûte des Quercus. Depuis cette route reliant Saint-Cirq à Cazals, elles balayaient de leurs phares le centre de ventilation posé sur l’entrée du l’Igue.

Le silence qui régnait sur la petite clairière n’était troublé que par le léger feulement des pales du ventilateur et le timide ronronnement du groupe électrogène. On entendait aussi les petits «splashs» des gouttes de pluie qui s’étalaient sur la bâche tendue au-dessus de l’entrée du tube.

En prêtant l’oreille, un murmure de conversation était perceptible… Quels êtres étranges, en ces lieux et par ces frimas, pouvaient maintenir un tel foyer de paroles ? D’où pouvaient bien provenir ces discussions ponctuées de mots si étranges : «le seau !», «ça coince !», «viendrai avec la masse», «tu passes le camion», «coulée», «cailloux noirs», « Vers ou Cras ? », «tire !»….

C’était lui : disposé sur la caisse rouge de chez «Hilti», à l’abri de la pluie, cet ensemble bien étrange de fils, d’acier et de plastique laissait échapper de légers filets de voix. C’était le «généphone» de service, ancienne version, en bakélite, avec casque et micro, datant de la deuxième guerre mondiale mais qui fonctionnait à merveille. Il reliait la surface au point dur, tout au fond du trou !

En effet, 55 m plus bas, l’équipe travaillait dans le passage de l’Hippopotalaboue. Rémy, en tête, dos à «la suite», repoussait l’infâme argile qui, comme le disait Lucky Lucke de son café, n’était «pas assez liquide pour nager et pas assez solide pour marcher». Yannick, lui en marche avant, à grandes brassées, enfournait cette matière indéfinissable qu’il agrémentait de quelques menus gravats encore reconnaissables dans le seau ou le «camion» qui se présentait dans son dos. Chargés par une main et un bras dont l’humérus devait plus tenir de celui de la taupe que d’un être humain, ces containers étaient ensuite traînés, tractés par ce qui devait être une autre main gantée, celle de Michel. Il effectuait une marche arrière sur les genoux et sans visibilité dans l’étroit conduit méandrique qui menait à la salle, base du Puits du Jeudi. Là, Philippe, tel un «chargeur» de carrière, réceptionnait la «matière» et prenait le relais pour les hisser puis les basculer à l’arrière du haut mur faisant barrage.

Nous reconnaissions la présence de ces acteurs à la blancheur de leurs dentiers d’où sortaient les mots si étranges perçus depuis la surface et leur identité à la couleur de leurs yeux, seuls éléments tranchants dans cet univers monochrome teinté par l’argile locale.

Bien plus tard, à la surface, un ange blanc est passé laissant choir sur notre ouvrage des crottes au chocolat fourrées, revêtues de vermeil froissé. De la boîte transparente qui les protégeait s’échappaient des reflets mordorés qui s’éparpillaient dans le sous bois. Les mains fripées extraites des gants menèrent aux dentiers ces fameuses crottes qui furent fort appréciées des trois participants peu avant que le froid et la prise de l’argile ne les statufient sur place.

Merci à Sandrine pour ce grand moment de bonheur.

Michel

Bribes voluptueuses d'enfance

Souvenirs de vacances en montagne   
Par : Eli
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Torrent Angoissant   déséquilibre entre une éducation qui donne noble place à la curiosité où tout est prétexte à l’enthousiasme et la rigueur d’un monde ambiant plus eclin à briser, formater, asservir !

L’attente, nourrie de tous les rêves que sait dessiner l’imaginaire de sa talentueuse palette de souvenirs aux couleurs de parfums, images, sons et de cette soif que le quotidien ne sait qu’aggraver, jamais désaltérer tant il est trop souvent contraintes, monotonie, humiliation, frustration…
Le départ, ce moment estival tant attendu, à la destination parfois improvisée et parfois concoctée à grand soin de fouilles en quête de petits coins de nature à dénicher.
Longue, longue la route, mais si douce cette promesse jamais déçue « d’expéditions » à venir. Rien que ce mot était miraculeux ! Et chaque instant, comme une danse envoûtante de souvenirs passés et de désirs présents. Plus de place pour l’impatience et l’attente un délice ! Plus d’horaire et l’inconnu comme horizon ! Récréation d’interdits ! Du pur bonheur qui étoile le regard. Et la rêverie, ce précieux échappatoire, devenait réalité, sans rappel à l’ordre.

L’horizon prenait souvent profil de montagnes, en fin de parcours. Et le lieu où se poser était soudain là, à portée de regard, à portée du campement, à portée d’exaltation. Là commençait la féérie !

Le bivouac : la plus belle façon de dormir, sous le plus étoilé ciel qui soit ! A chaque aube naissante, l’ivresse de l’aventure me gagnait et ce bon air d’altitude y contribuait. Les journées étaient alors émerveillement, à chaque pas de découvertes, dans cette somptueuse flore fourmillant de tant de trésors pour des petits citadins.
Et l’étonnement d’arriver à gravir, ce qui me semblait inaccessible : ces sommets comme autant de lieux magiques qui se gagnaient à force de ténacité et d’efforts mais qui ne coûtaient pas tant ; tout cela était compensé par une belle dose de plaisirs : des sentiers parés de ces délicates et si belles fleurs d’altitude, des repas en bord de torrent, les pieds dans l’eau, des apparitions de marmottes, les sources toutes fraîches pour se désaltérer et la vue à perte d’horizon ! Le bonheur qui faisait vaciller le cœur nous attendait là-haut, ultime cadeau ; nous touchions le ciel, embrassions un paysage géant, goûtions le nez dans le ciel. Venait la folle dégringolade des pentes et ce plaisir du corps où tous les muscles semblent alors prêts à un défoulement déraisonnable mais si bon !

J’en mesure la richesse d’enseignement ! Le respect que l’on doit à la nature, le regard à ne pas négliger les plus petites choses, la joie de goûter à l’imprévisible, cette affection pour l’effort, cet amour pour le vent, les étoiles, les levers et couchers de soleil… Longue est la liste où puiser quand tout semble pesant.
Ces petites lumières qui font relever la tête… et sourire… et avancer… et espérer…

Eli
21 mars 2014 ! C’est le printemps !

Samedi matin jour de marché

Le bonheur est dans les détails
  
Par : MA
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Plume momentIl faisait un temps magnifique ce matin. Un temps à être heureux, assurément. Un de ces matins où les envies s’amoncèlent, dévalent les pensées 4 à 4, et où – bien sûr – je vais faire tout cela, avec la forme que je tiens, exceptionnelle, comme la météo.
Même la voiture qui t’emmène « faire ton marché » a pris un coup de jeune durant la nuit. Ca roule, tout roule.
En fait c’est un simple samedi matin d’octobre ce matin-là, pareil à tous les samedi matin, jour de marché, sauf que ce matin, il est peut-être pareil, mais ça n’a rien à voir, c’est comme ça !
Tu arrives au marché de bonne heure et de bonne humeur. Tu te gares pas trop loin, en 2 secondes, il n’est ni trop tôt ni trop tard, il y a du monde, mais pas trop. La journée t’appartient comme si c’était la première fois.
Tu achètes tes légumes mais au fond de toi, tu croirais presque que tu milites pour Greenpeace. Il n’y a pas de noix, qu’à cela ne tienne, le potimarron c’est tellement bon… Ca vous intéresse 10 centimes ? Non ! En même temps, moi non plus, ça ne me passionne pas vraiment les centimes, j’avoue. Tu es aimable, tu crées des liens privilégiés avec des poulets, des poireaux… Tu es amour, c’est parfait !
Tu as maintenant salué assez de personnes pour te sentir vivante, et dépensé assez d’argent pour te croire riche. C’est le bon moment pour partir… simple mesure de précaution. D’autant que ton programme est chargé, et qu’un autre marché t’attend. Quinze bornes de plus ? Une bagatelle ce matin !

Changement de décor, mais toi, tu restes sur ta lancée. L’échauffement était parfait. Ca fait bientôt une heure que tu t’y vois, assise à la terrasse d’un café, au soleil. Un expresso avec un verre d’eau s’il vous plaît… La première bouffée du premier cigarillo de la journée… Tu vois très bien la scène.
Mais patience, ce n’est pas pour tout de suite, tu dois d’abord « passer à la médiathèque ».
En arrivant, tu aperçois Fleur, Patricia et une de leur copine qui s’en grillent une devant l’école de musique. Elles te sourient. Tu penses – c’est joli un bouquet de femmes dans des volutes – et déjà tu leur fais la bise-bonjour-comment ça va-bien et toi – il fait beau-bonne journée, et tu entres dans la médiathèque. Ca se bouscule à l’entrée. C’est pareil tous les samedis. Paniers, enfants, tout le monde se connaît ici.
Ah, c’est qui cette jeune fille à l’accueil, elle est nouvelle ? Vous êtes ? Pas de réponse. Elle ne sait pas peut-être. Quelqu’un répond pour elle. C’est la nouvelle petite stagiaire – Ah ! admiratif. J’en ai connu d’autres, même profil.
Et le ballet continue. Tu l’as lu ? Ca t’a plu ? Tu devrais voir ce film. On s’appelle, je file j’ai pas fini mes courses. On s’prend un café plus tard ?...
Et finalement tu t’éclipses et tu t’équipes : celui que tu as vraiment envie de lire, la friandise c’est pour manger tout de suite ; celui qui te permettra, si l’occasion se présente, de dire – ah oui, je l’ai lu pas mal… Et le troisième pour la route, intello-philosophico-accessible, qui correspond tellement à ton chemin intérieur actuel… tu sais, ta vie quotidienne parsemée de râteaux, de boue, de grains de sables qui bousillent les engrenages si bien huilés… etc…
Allez, encore deux ou trois courses, bio – c’est bon pour toi, un peu cher mais il faut savoir ce que tu veux – et tu pourras, enfin, te poser, pourvu qu’il y ait une table libre, mais oui, c’est une journée placée sous le signe du tout me réussit aujourd’hui !...
Tu n’as toutefois pas encore atteint ton quota pour que ta matinée soit un sans faute, que tu puisses te regarder dans le miroir de ta vie sociale épanouie.
Ce matin, tu cartonnes : le maire entouré de quelques conseillers, des présidentes d’associations diverses, les bénévoles, cerise sur le gâteau des parents d’élèves, enfin les copains en famille… Il ne manque que la tienne, pas tout à fait, puisque tu t’es octroyé ce temps pour toi, en excellente compagnie avec toi-même.
Finalement l’horloge sonne la demie de onze heures, lorsqu’enfin tu te diriges, tasse à la main - trop chargée pour le verre d’eau – vers LA table libre en terrasse, en plein soleil. Ca c’est un rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte !
Coup d’œil rapide, mais coup d’œil sur ton portable – pas d’appel c’est pas grave je suis bien, j’ai des bouquins, super, lequel en premier ? – lorsque soudain, de l’autre côté de la place, la catastrophe déboule : reste pas toute seule, viens avec nous…. C’est foutu, d’autant plus que les trois chaises vides à ma table ont sournoisement fait de l’œil à d’autres copains que t’as pas vu arriver, de dos…. Et ton café tiédit. L’horreur.
Finalement, tu te lèves ; tu embrasses d’un regard efficace toutes les tablées, t’as remballé tes affaires – ah mon briquet, ouf, il est en sécurité dans ma poche…. Ils sont tous beaux ce matin à l’apéro. On se croirait en vacances.
En une fraction de seconde, je coupe le son, je vide la place, je la traverse seule, accompagnée du claquement cadencé de mon pas décidé. Puis je convoque, d’un battement de cil, tous les autres, ceux croisés il y a cinq semaines déjà ! Là je mélange les images, je les superpose… des absents, des fantômes, des souvenirs, des conversations croisées elles aussi. Personne ne s’est aperçu de rien.
Désolée, je dois y aller, c’est moi qui ai le repas ! Les 12 coups retentissent de l’église, c’est un signe. On s’est tous assez vu et tous assez montré.
Quel beau samedi matin !
Ah mes clés, où sont mes clés de bagnole ?
Allo oui, c’est moi, j’arrive, je suis encore au marché.

Sur le chemin du retour, où tu profites encore un peu en solitaire de la beauté des choses en pleine lumière, le panier empli de - ça va leur faire plaisir, on va se régaler – tu as la furtive sensation de revenir chargée de trésors.
Tu arrives chez toi, tu décharges la voiture seule, chacun a profité de son temps pour soi, et un sentiment étrange te gagne, comme si tu rentrais d’un lointain voyage.

Il y a

Souvenirs poétiques de la maison de famille en Lozère
  
Par : Boris
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Ilya Boris Des rivières  claires pour faire la loutre au ras des cascades orangées.
Des trous à plonger, des bassins à nager, des vagues de rochers, des galets à ricocher, des cailloux à empiler.
Des châtaigniers au miel, des crêtes à la bruyère et des vallées bleutées à perte de vue.
Des murets noirs de piquantes mûres.
Des chemins à dégringoler sans freiner.
Des étoiles en poudre de lait sans voiles de lampadaires.

Les geais vaguent des cerises aux noix, en craquant leur territoire.
Les buses tricotent les courants d'air, sans se soucier des vallées.
Les hirondelles rasent mottes au printemps, en sifflant aux oreilles.
Les fourmis, comme le pouce, filent indienne à la verticale.
Les sangliers charruent les prés plus souvent que les tracteurs.
Les brebis clochettent sur la route, dans un sens le matin, dans l'autre le soir, métro-boulot-dodo cévenol.

Une tonnelle ombragée de vert, une source au robinet, un grand balcon en surplomb, des caves aux trésors, des planchers à craquer, une cheminée à charger.
Une maison qui s'est rénovée en même temps que je grandissais.
L'amitié se portait à la chaîne par tonnes de sable et les chantiers tardifs offraient de l’écume à la fin du jour.

Il y a.
Quelques bouts de moi.

Boris

Saoul venir

On a voulu me faire hériter d'une banque suisse !
  
Par : Pepez
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Pepez MomentJe me souviens, c'était par un de ces jolis matins
ou bien un soir, je ne me souviens plus très bien,
enfin, un de ces détails qui vous entraînent,
qui mènent la danse tels des hallucinogènes,
un peu dans tous les sens,
mais vite, il faut que je me reprenne…

Donc, c'était pas plus tard qu'hier, ou bien demain,
après tout, me direz vous, tout ça on s'en fout,
pour peu qu'on ait la trame, le meurtre, le mélodrame,
une belle histoire d'amour, de celles dont jamais on ne se relève,
tant et si bien que l'on se dit : Aujourd'hui,
je reste au fond de mon lit.

Je le tenais, pourtant, mon souvenir,
pourquoi faut il donc que toujours arrive le pire
au moment même où délicatement, de ses doigts de fée,
elle allait enfin se découvrir, me laisser transparaître
sa si douce chevelure, blonde, brune ou bien ambrée…
quelle injustice, quelle dictature, que ces maudites fourmis
me tirant inexorablement de mon sommeil,
me dévorant les pieds.
Foutez moi donc la paix, maudites bestioles
avant que je n'appelle mes potes les lézards verts
et qui d'un trait de langue, vont tous vous avaler.
En attendant, pour aujourd'hui, mon rêve est bel et bien foutu.
Ne dit on pas que flânerie est mère de toutes les vertus,
j'adopte, accompagné d'un satisfecit, encore en plus.

Bon, pour le ménage, nous verrons cela demain,
à présent, hommage à la famille, elle le vaut bien.
Tiens, les photos des grands pères, le cosaque sur son bourrin,
en pleine bataille de la Marne, et le gitan anar, attendant demain,
que franco soit tout à fait mort, histoire de revoir enfin son Andalousie porteuse,
et partir serein, après plus d'un demi siècle d'exil, au bras de dame faucheuse.
De drôles de types, que ces mecs là, croyez moi !
Je ne vous ferai pas le coup du cadre en bois,
pour vous parler du père, non pas mort d'une glissade, mais en héros,
afin de sauver la vie à plus de trois cents zozos
et laissant à terre, par la même occasion,
une mère et ses cinq rejetons.

Entre héros et zéro, y’a parfois pas grand' marge, ma bonne dame !
Et moi, dans tout ça, ben c'est vrai quoi,
il serait bon que je retrouve un petit éclat de mon existence,
un p'tit quequ' chose digne de leur redonner confiance,
à mes ancêtres, faute de leur donner la foi ;
Ha, j'en tiens un, je crois, il va être fier de moi, l'anar,
Mais retrouvons le contexte ;
il va falloir me suivre dans les tréfonds des quartiers bas
d'une très ancienne ville champenoise, Troyes.

Je tenais , juste en face de la prison, un petit troquet,
là où défilaient les nantis de l'enfer, comme je les appelais,
toute forme de réconfort était bonne à prendre, en ce qui les concernait,
pour les uns, le dernier verre avant le grand plongeon,
pour les autres la grande cuite de leur vie,
quand enfin avait sonné l'heure de la sortie .
Et puis les uns, les autres, se mélangeaient les pinceaux,
ne sachant plus très bien, dans un immense ballet,
s'ils venaient au bistrot, histoire de fêter l'avant ou l'après,
sans compter toutes leurs décrépies dulcinées,
me taxant des tonnes de mouchoirs, en attendant l'heure du parloir,
venant quémander un poil de chaleur humaine, une once de reconnaissance,
ne pas être les seules à croire en leur innocence,
quand tout ceci me revient parfois à l'esprit, un mot, un seul, quel foutoir !

Par un jour de réveillon, c'était en 82, je crois,
pendant que je m'affairais à préparer un bon repas,
pour tous les clodos du coin, les paumés du petit matin,
un drôle de type est entré prendre un café
Costard, cravate, attaché case, accent qui traîne la patte,
il était avocat d'un cabinet notarial de Genève,
m'expliquant que j'étais l' héritier d'une banque suisse,
suite au mariage du gitan ayant enlevé et marié ma grand-mère
dans les années vingt…
-Houla !! dans quel merdier vous tentez de me fourrer
vous êtes le père noël ou le père fouettard ?
-Bon, je ne vous accable pas, réfléchissez, c'est sérieux, une banque,
j'ai un avion à prendre, je vous laisse nos coordonnées.
Hourra patron ! Héritier d' une banque suisse, allez, soyez pas chien, tournée générale !
C'est tout ce qu'il m'aura fait gagner, ce con, me faire dévaliser la moitié
de ma cave par les potes clodos, persuadés, l'instant d'une nuit, que j'allais perdre ma vie
à faire partie de la très haute société.

Surtout, dans mon histoire, n'allez surtout pas croire
que je les ai oubliées, les femmes.
Simplement elles furent toutes des Saintes
et les Saintes, ou on les prie, ou on les aime, en silence.
Mais il est temps que j'aille prendre l'air...
Salut Pepez, qu'est ce que je te sers, une blanche, comme d'habitude ?
Merde, quel idiot, tout est à refaire !!

Un appelé qui n'a pu oublier

La guerre d'Algérie à l'âge de 20 ans
  
Par : T.
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-19 Je me souviens   de la visite que ma mère et moi nous rendîmes à mon père, prisonnier en «zone interdite», là-bas, dans les Ardennes, pendant la deuxième guerre mondiale. Et je me souviens plus encore de cette «promenade» dans l'Argonne Ardennaise où des soldats abandonnés, pétrifiés, figés dans la mort, témoignaient de la dureté des combats passés, dans un douloureux bis repetita placent. Mon mètre-vingt me permit d'éprouver la qualité des toiles produites par une armée d'araignées bien décidées à stopper les évolutions d'une noria de mouches, gourmandes et facétieuses.

Moins de vingt ans plus tard j'étais en Algérie, région de Tipaza : «La Pacification»!
Gérant, j'assurais la gestion du «Foyer» d'un régiment du Train, sous la houlette d'un capitaine «de carrière» (enfant de troupe et puis l'Indo...).
Régulièrement, il s'assurait de la bonne gestion des stocks ; en particulier celle de la bière, très volatile, comme nul ne l'ignore. Sensible au climat, il se montrait pointilleux et irascible dès que le soleil était à son zénith. Une fois encore, alors que je lui faisais observer que tout se passait bien concernant la régularisation des inventaires-boissons, il me répondit qu'il faisait ce qu'il voulait. De mon côté, je lui proposais alors de me laisser tranquille.

Dès le lendemain matin j'appris que j'étais affecté à Médéa dans une compagnie à disposition des troupes de combats... Attentionné, mon capitaine assista à mon départ ; dans un message bref et délicat, il me dit : J'espère que tu vas crever, p'tit con!
A Médéa, si nos conditions d'existence étaient rudimentaires, nous étions très solidaires et partagions tout. Véritable communauté consciente de ses manques et de ses faiblesses, nous affichions une solidarité et une fraternité sans faille. Certes, nous n'étions ni des saints ni des moines mais notre tempérance tant alimentaire que spirituelle ne laissait pas de surprendre.
Et puis l'ordre nous parvint : je devais prendre la direction d'une colonne de camions à disposition d'une unité opérationnelle ; elle s'était installée dans une ancienne ferme sur un piton, en plein Atlas.

Notre arrivée fut saluée par la série de tirs d'une mitrailleuse lourde en direction de fellaghas qui, insensibles à cette démonstration, continuaient d'évoluer sans broncher sur le piton d'en face, conscients d'une distance trop grande. Affolés, tous, chauffeurs et mécaniciens, nous nous étions réfugiés sous nos camions, ce qui fit bien rire nos amis biffins, autrement plus aguerris.
Le lendemain, nouvelle expérience : nous devions laisser l'infanterie au pied d'un piton. A ces hommes de l'escalader pendant que l'artillerie pilonnerait le sommet dans le but d'obliger d'improbables ennemis à redescendre. Bruit effrayant, affolant ! Grondements des obus, sifflements des mortiers, crépitements des mitrailleuses, jappements des pistolets mitrailleurs ; je n'arrivais pas à contenir ma peur : on nous tirait dessus ? Si, si mais d'où ? Nous étions perdus, il aurait fallu se fondre dans la terre... Le soir, nous récupérâmes nos compagnons fantassins. Devant nos mines défaites, ils nous expliquèrent que tout était question d'habitude et qu'avec un peu de pratique... Ah bon ?!

Quarante huit heures plus tard, nouvelle opération : des fellaghas, bien informés, s'étaient emparés d'un camion contenant des fusils américains mis au rebut. Ils avaient abattus les hommes du convoi, les prenant sous un tir croisé qui n'avait laissé aucune chance à ces malheureux.
Alors que le jour se levait, nous distinguâmes les cadavres qui, depuis la veille, étaient demeurés sur la route sous un soleil de plomb. Spectacle horrible, abominable que ces corps dénudés, près d'imploser.
Soudain, je me sentis ramené dans les Ardennes, enfant impressionné par l'atroce vision d'hommes morts, brutalement, sans avoir pu même deviner ce qui leur arrivait.

T.

Une nuit avec Jack London

Un éloge de la lecture à voix haute
  
Par : Réjane
  
RETOUR LISTE DES RECITS

Rejane momentLe quidam ouvrit la porte avec une clé et entra, suivi d’un jeune gaillard qui retira sa casquette avec gaucherie. Celui-ci portait des vêtements grossiers qui sentaient la mer (…). Il louvoyait avec méfiance entre les divers objets et voyait se dresser des périls qui n’existaient que dans son esprit. Là où une demi-douzaine d’hommes eussent pu passer de front, entre un piano à queue et une table centrale jonchée de livres empilés, il se hasarda plein de terreur.

A l’écoute des premières phrases du roman, lovés au creux de couettes et douillets tapis, la tête, la joue posées sur un coussin ou une écharpe roulée en boule, trente chanceux furent télétransportés de la demi- pénombre de la librairie L’Ouvre-Boîte, Paris, au salon cossu de la famille Morse, San Francisco.

Ravitaillés au fil de la nuit en soupe chinoise fumante, oreilles aux aguets, ils suivirent tour à tour confiants, scandalisés, exaltés, accablés, le destin du jeune Martin Eden. D’espoirs en déboires ; littéraires et amoureux.

Malgré eux, quelques-uns parfois piquaient du nez, somnolaient puis sursautaient, écarquillaient les yeux avant de s’assoupir à nouveau et ronfloter. La plupart pourtant, portés par la voix pleine, l’énergie et la force d’incarnation du lecteur – il se confondait avec l’auteur – résistèrent au joug de Morphée ; les plus vaillants carrément adossés aux murs de la petite cavé voûtée de la librairie.

Au lever du jour, ils laissèrent Martin s’enfoncer dans les flots, le cœur serré mais grandis, rassérénés, esbaudis par cette parenthèse nocturne enchantée.

Merci à Jack London pour Martin Eden, cet émouvant roman d’inspiration autobiographique, pour ses livres, peu connus, dénonçant les injustices sociales et pour ses fabuleux récits d’aventures qui continuent de faire rêver petits et grands.

Merci à Marc Roger, passeur infatigable, de partager avec nous les joies inépuisables de la lecture à voix haute.

www.lavoiedeslivres.com

Le merle a dansé

L'âme de ma grand-mère m'a rendu visite sous forme d'oiseau
  
Par : Bruno
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-18 Il s'est  posé sur les dalles en ardoise de la terrasse de mon petit jardin, je me tenais derrière la fenêtre, il ne me voyait pas. Il s'est approché en sautillant, a picoré de son bec jaune la terre de la jardinière, les ailes frémissantes. Je me suis dis alors, très naturellement, presque aussi distinctement que si j'avais parlé à voix haute vraiment : « Tiens, c'est l'âme de ma grand-mère qui me rend visite ». Le merle s'est envolé, et moi j'ai pensé à autre chose.

Quelque jours plus tard, le merle est revenu danser sur la table de mon jardin. Etait-ce un autre ou le même ? Je me suis dit une fois encore qu'il était l'âme de celle qui nous avait quitté trente ans plus tôt, quand j'en avais juste onze. Celle qui m'avait en partie élevé, fait danser à cheval gendarme sur ses genoux, collé des cataplasmes à la moutarde sur la poitrine, raconté l'histoire du petit bonhomme en pain d'épices, appris à faire de la colle à papier avec de la farine, à sculpter des lanternes à huile dans l'écorce d'une orange. Quand j'étais un peu triste dans mon lit, elle m'apportait un gros baigneur à la tête en plastique dont les beaux yeux bleus se fermaient quand on le couchait, et surtout « le petit dentiste », la poupée d'un bonhomme rigolard aux longues lunettes qui brandissait fièrement une énorme molaire au bout d'une tenaille. J'aimais bien cette poupée, sans doute parce qu'elle atténuait l'absence de mes parents, dentistes tous les deux.

Je ne croyais pas, je n'avais jamais cru que l'âme puisse subsister après la mort, à plus forte raison sous les plumes noires d'un oiseau. Alors, comment avais-je pu penser cela ?
Deux ans plus tard, j'ai fait ma « crise de milieu de vie ». La quarantaine trébuchante, le blues infini, le saut chez le psy, aidez-moi je vous prie. Je lui ai tenu tête à ce gars-là pendant au moins six mois, jusqu'à finalement accepter de lui tourner le dos et me coucher sur le divan, pour contempler l'écran blanc du mur en plâtre en face de moi.
Les bavardages, les silences et les images n'ont duré que deux ans. L'analyste ne parlait pas, toussotait parfois quand je restais muet trop longtemps pour vérifier que ni l'un ni l'autre ne nous étions endormis. Mais un jour, il a parlé. J'en garde un souvenir extraordinaire, comme s'il avait ramassé tous mes résidus de pensées sans importance pour les assembler, telles les pièces d'un puzzle, en un tout cohérent. Et dans cette partie de tableau reconstituée, il y eut ces mots, les seuls dont je me souvienne avec précision : « Votre vie s'est arrêtée à la mort de votre grand-mère ».

Ah bon ? Mais non, monsieur, je suis bien là, devant vous, et j'ai beaucoup vécu depuis ! Et pourtant... J'ai revu l'image du merle noir gambadant sur la terrasse de mon jardin. Je me suis soudain rendu compte que le roman que j'essayais d'écrire depuis l'âge de vingt ans, sans y parvenir, racontait l'histoire d'une grand-mère qui part en quête d'un enfant, disparu à l'âge de dix ans, quand elle trouve par hasard un avis de recherche le concernant sur une affichette elle aussi vieille de 10 ans. Elle enquête, le trouve, il a vingt ans, ils s'aiment comme une grand-mère et son petit fils, lui est resté petit de taille mais est très fort physiquement, elle de son côté a des pouvoirs mentaux qui lui permettent de connaître toute l'histoire des objets rien qu'en les touchant. Ils décident de vivre et de s'amuser ensemble.

Puis, des images d'elle me sont revenues, comme, surtout, son visage doux penché sur mon lit au coucher. Son petit nom, c'était Nunuche. Même si elle était bien loin d'être sotte. Difficile à dire aux copains, et je me suis toujours bien gardé de prononcer devant eux ce surnom ridicule à la consonance pour moi si affectueuse.
Ma vie a un peu changé à partir de ce moment. Enfin, rien n'a changé, mais disons que ma perception s'est légèrement modifiée. J'ai bientôt découvert Jung et la psychologie des profondeurs. Et les contes merveilleux, trésor de l'humanité.

Et de fil en aiguille, avec cette expérience et ces outils, j'ai fini par comprendre que je ne m'étais pas trompé. C'était bien l'âme de ma grand-mère, toute frétillante, qui m'avait rendu visite sur la terrasse de mon jardin. C'est bien l'âme de Nunuche, qui vient me voir encore et danser, de temps à autre dans mon nouveau jardin, en quelques bonds joyeux, avant de s'envoler, peureuse, si mes gestes sont trop brusques.
Alors, je lui souris.

Bruno. Mars 2013

La joyeuse débâcle

Sauvées pendant l'exode
  
Par : Simone
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-17 J'avais   7 ans. Nous sommes parties sur les routes le fameux Juin 40, où la France affolée courait vers le Sud pour fuir le Diable.
Maman avait supplié voitures, charrettes, dispositifs permettant la fuite, tout était bourré de braves gens qui ne laissaient leur place à personne. Alors elle nous a posés, moi, ma sœur de trois ans et quelques paquets précieux, dans une petite remorque qui servait de transport aux marchandises du magasin. J'avais l'impression d'un voyage organisé. Tout le village était sur la route.
Après une longue marche, sont arrivées la fatigue et la peur. Les avions mitraillaient, les gens criaient et se couchaient sur le bord des routes. Un cheval blessé frottait ses plaies sur les herbes des talus. Maman a jeté tous les paquets qui nous entouraient dans la remorque, sans réaliser qu'elle jetait en même temps l'argent et les quelques bijoux qui lui venaient de sa mère. J'ai pleuré quand mon joli chapeau de paille, fraîchement acheté, est parti avec le reste.

La pluie s'est mise à tomber. Je vois encore ma mère, ruisselante, dans son petit tailleur vert, ses beaux cheveux frisés collés autour de son visage, pousser la remorque pourtant allégée en ralentissant de façon inquiétante. Des voitures militaires nous dépassaient lentement, le chaos était indescriptible. Maman a commencé à supplier pour qu'on nous prenne en charge, mais les chauffeurs ne détournaient même pas le regard. Sauf deux militaires qui, attendris, se sont arrêtés. Ils nous ont allongées sur les paquets qui remplissaient l'arrière de la voiture, et maman à l'avant entre le chauffeur et son compagnon. Sauvées !

J'en garde un souvenir émerveillé. Les avions pilonnaient, les deux soldats nous enveloppaient moi et ma sœur dans leurs capotes, nous coiffaient de leurs casques, et nous emportaient dans leurs bras à travers les fourrés. La voiture était trouée par les balles.
Puis le soleil est revenu, les tirs avaient cessé. Nous avons pique-niqué dans la nature avec les dernières conserves et le pain qu'on pouvait trouver en route. Une brosse à dents a fait le tour du groupe. Nous avons dormi la nuit dans la paille, ma sœur dans les bras de ma mère.
L'essence devenait introuvable. Alors Maman a fait un coup d'éclat : les deux hommes étaient en train de se renseigner, la voiture était à l'arrêt derrière un énorme camion transportant des bidons pleins... et accessibles !

En deux secondes, Maman a bondi, s'est emparée d'un bidon en s'assurant qu'on ne la voyait pas, puis elle a appelé les militaires en leur faisant signe qu'il fallait partir. Ce fut un vol délicieux, encensé, une véritable fête dans la petite voiture martyrisée par les balles.
Les kilomètres s'égrenaient au pas. Il fallut bien deux ou trois jours pour gagner Grenoble, où les deux militaires pensaient trouver une aide pour les réfugiés fuyant le nord envahi. L'un de nos deux sauveurs s'appelait Léandre. Il est resté l'ami de notre famille pour toujours.

Quand Léandre est sorti de la salle municipale où personne ne savait quoi faire ou dire devant ce déferlement de pauvres gens perdus, lui, l'homme si dynamique, si fort et si gai, a laissé ses bras pendre le long du corps, et a dit ces deux mots que Maman et moi n'avons jamais oubliés : « Pauvre France ».

Simone

L'Aouina

Le jour de l'exil, au départ de la Tunisie
  
Par : Sonia
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-15 Je suis  toute petite. Il fait chaud. Normal, à Tunis, il fait toujours chaud au mois d'août.
Je porte un duffle-coat. Quelle chance. J'adore ce duffle-coat. Je n'ai pas souvent l'occasion de le porter. Je porte aussi des pull-overs, des chaussettes et de grosses chaussures. C'est que tout ne peut pas tenir dans la valise. Une seule valise. On n'a droit qu'à une seule valise par personne. Une valise par personne et pour toujours.

Toujours. Est-ce qu'on sait ça veut dire quand on a cinq ans, toujours. Est-ce qu'on sait que ça veut dire jamais ? Plus jamais le même chemin de l'école, plus jamais le jardin de grand-mère, plus jamais la chienne Diane, la plus douce des bêtes, plus jamais les marchands de légumes et les couffins qui dansent au bout d'une corde depuis le balcon, plus jamais les bomboloni qui tombent dans le sable, plus jamais la plage de La Marsa et le chameau du Saf-Saf...

Je serre contre moi ma Popo Anna, ma poupée préférée, une poupée de celluloïd aux yeux fixes et aux cheveux peints. Elle aussi on l'a bien couverte, une brassière et un manteau tricoté par maman.
Aéroport de l'Aouina. Dans le hall de l'aéroport, je suis seule. Tout est grand et propre et les gens vont et viennent, avec leur valise unique et leurs duffle-coats. Il fait chaud. Dans le hall de l'aéroport, je suis toute seule avec ma poupée qui ne peut rien pour moi, seule comme une petite épave, un ballot tombé d'un cargo et qui divague et qui cherche une terre connue. Il n'y a que l'horizon, le ciel immense plus grand que la terre, plus grand que la mer, avec les avions qui volent dedans. Mon avion a un beau nom, il s'appelle "Caravelle". C'est un nom de bateau toutes voiles dehors qui fait le tour du monde, c'est un nom de voiture de sport qui vous emmène à toute vitesse loin sur les routes.

Ma mère doit être tout près. Mon frère aussi, le plus petit - le plus grand est déjà parti avec mon père. Je serre contre moi ma Popo Anna. A bord de la Caravelle, on me donne des illustrés : Sylvain et Sylvette. Je sais lire déjà... En France j'irai à la grande école. A Tunis, j'allais à l'école enfantine, on nous a appris à lire, on ne savait pas quoi nous apprendre d'autre. Je suis déjà une élève indisciplinée et bavarde, souvent je me suis fait punir. Un jour, la maîtresse me met à la porte de la classe et au lieu de me tenir là, bien sage, contrite et repentante, mortifiée par ma faute, je pars en reconnaissance et j'explore l'école. Mais aujourd'hui, je suis sage...
Je lis Sylvain et Sylvette et je me ronge les ongles : c'est la première fois que je me ronge les ongles, mais je n'arrêterai jamais.

Sonia Koskas, conteuse

Moments de vies

L'association Jades développe un projet de collection de récits de "moments" de vies.



Les récits aujourd'hui réalisés sont les suivants. Cliquez sur une image pour découvrir le récit qui lui est associé.


image-11image-12image-13image-14image-15image-17
Torrentimage-10image-18Source victorimage-19Ilya BorisYannick Coumeimage-16 Pepez Moment Rejane momentPlume moment
Vous pouvez également sélectionner un récit en cliquant sur son titre


 Titre  Résumé  Auteur
 La non rencontre devant des demis  Un court entretien avec un père inconnu  Robert
 Une école de la vie  Admiration pour mon professeur d'histoire de la musique  Mireille
 Partir, juin 1972  J'ai dit à ma mère que je préférais rester à l'orphelinat  Dane
 Une chose que j'ai apprise de la vie et de ses rêves  Voyager en Afrique et vaincre ses peurs  P.
 La djellaba  Naissance d'une amitié avec un prisonnier en Algérie  Henri
 L’Aouina  Le jour de l'exil, au départ de la Tunisie  Sonia
 La joyeuse débâcle  Sauvées pendant l'exode par des amis de toujours  Simone
 Le merle a dansé  L'âme de ma grand-mère m'a rendu visite sous forme d'oiseau  Bruno
 Il y a  Souvenirs poétiques de la maison de famille en Lozère  Boris
 Un appelé qui n'a pu oublier  La guerre d'Algérie vécue à l'âge de 20 ans  T.
 La source  Sensations de l'eau qui se jette dans la mer  Victor
 Bribes voluptueuses d'enfance  Souvenirs de vacances en montagne  Eli
 Dans la nuit  Aventures spéléologiques  Michel
 Mai 68, moment signifiant d'une histoire  Récit d'une militante de la première heure, le 22 mars à Nanterre Madeleine
 Une nuit avec Jack London  Éloge de la lecture à voix haute  Réjane
 Saoul venir  On veut me faire hériter d'une banque suisse !  Pepez
 Samedi matin jour de marché  Le bonheur est dans les détails  MA


Vous pouvez écrire votre propre récit et nous le transmettre

Les objectifs de ce projet :
  • offrir un cadre à toute personne qui voudrait s'inscrire dans la démarche de raconter des souvenirs pour donner du sens à son parcours personnel
  • permettre à ceux qui le souhaitent d'entrer en lien et en communication avec des personnes dont les récits les ont intéressés ou séduits
  • faire vivre ces récits par des lectures à voix haute dans des cadres divers, et aborder à partir d'eux des histoires et des émotions partagées avec les personnes présentes
  • proposer ces récits à des artistes pour inspirer des créations

Mai 68 : un moment signifiant d'une Histoire

Un retour aux origines de mon engagement
  
Par : Madeleine
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-16 Pour moi  mai 68 fut une période fondatrice de mes engagements ultérieurs. Des convictions que je croyais isolées devenaient des certitudes partagées par un grand nombre de gens.
C'était curieux de voir que ce qu'on pensait être seul à vivre, imaginer, penser était partagé par de nombreuses personnes qui voulaient transformer radicalement une société vieillissante et peu respectueuse du changement. Cette période du 22 mars à fin juin 68 a radicalement modifié mon regard sur le monde.

Avoir 20 ans en 68 c'était extraordinaire d'énergie, de capacité d'analyse, d'action. On pensait, on vivait les réalités de manière globale, culturelle, sociétale et profondément politique. Rien ne pouvait être pareil après cette expérience. Je ne pouvais pas revenir à une vie étriquée et prévue comme s'il ne s'était rien passé. Les évènements de 68 ont largement brassé et créé d'autres repères. L'important était l'engagement, la fidélité à cet engagement et pas la réussite personnelle.

Le «tout est politique» devenait une manière de vivre. 68 a été le terreau de tous mes engagements futurs. Un moment fort partagé, l'assurance d'être en correspondance avec le monde, la certitude de la justesse des engagements et qu'on trouverait des formes d'intervention innovantes, égalitaires, correspondant à ce désir de politique et de changement. Il fallait agir, changer les choses, se donner des moyens d'action singuliers correspondant aux situations nouvelles.

Ce qui m'a particulièrement frappé c'est la liberté de parole et d'expression des gens dans les rues. Tout le monde se parlait. La prise de parole était naturelle. Le savoir universitaire n'était plus prédominant. On avait un sentiment puissant de liberté et de responsabilité. 68 c'est l'action au service du politique et la construction de nouvelles formes démocratiques où le parler vrai et le respect des positions de tous était important. On vivait vraiment la démocratie au quotidien. C'est une expérience singulière qui transforme en fond les individus et les pratiques. On s'était doté d'assemblées générales où tout le monde pouvait s'exprimer et où les décisions se prenaient après de nombreuses confrontations. C'est une manière différente de penser le monde et de vivre le politique.

Pour moi, 68 signe la fin des idéologies et des formes surannées de militantisme et la recherche de nouvelles organisations politiques. Il s'agit de respecter la singularité des individus mais dans une optique collective. Je me suis toujours appuyé sur l'expérience de cette période pour avancer et tenter de transformer les pratiques. Pour moi c'était une grande chance d'avoir 20 ans en 68 et d'être étudiante à Nanterre, d'être partie prenante dans ce qui se jouait alors autour du 22 mars, dans de nouvelles formes d'action appropriées aux évènements. J'ai beaucoup appris de cette période. Ce qui m'a profondément bougé au 22, c'est le respect de toutes les différences, la volonté de changement partagé par tous les participants et la recherche permanente de réponses adaptées aux situations.

C'est l'impression d'avoir prise sur l'histoire et de se sentir faire partie d'un collectif en marche, une hiérarchisation différente des choses importantes. C'est la certitude qu'il faut agir ici et maintenant pour changer les choses de manière radicale et ne pas attendre des grands soirs.

Madeleine HERSENT
Paris 20/01/2013

La djellaba

Naissance d'une amitié avec un prisonnier en Algérie
  
Par : Henri
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-14 C’était  pendant l’hiver 1960-1961, en pleine Guerre d’Algérie.
À l’issue d’un "peloton d’E.O.R" (l’école des officiers de réserve), on m’avait expédié dans une antenne chirurgicale du Massif des Aurès, avec, pour maigre consolation, une barrette de "Dentiste Aspirant".
L’équipe de l’antenne était composée de jeunes médecins et chirurgiens fraîchement diplômés qui, comme moi, faisaient leur service militaire. Compétents et dévoués, ils étaient toujours disponibles, mais il leur arrivait d’être débordés, et nous venions alors, le pharmacien ou moi, les aider. C’est ainsi que je me suis peu à peu familiarisé avec certains actes chirurgicaux ou les règles de l’asepsie, mais c’est aussi en qualité d’interprète qu’on faisait appel à moi, sachant que j’avais passé mon enfance et mon adolescence au Maroc.

Un jour, on m’a demandé de "chercher le contact" avec un blessé qui commençait à se remettre de l’intervention subie trois jours plus tôt. Il s’agissait d’un fellagha, capturé lors d’une "opération". Il avait reçu deux balles dans l’abdomen, et mes amis chirurgiens l’avaient magnifiquement opéré en y passant une bonne partie de la nuit. En m’approchant de lui, je me suis senti très mal à l’aise… Il y avait une telle hostilité dans ce regard… Mais peut-être y avait-il aussi de l’inquiétude ? Je ne crois pas avoir beaucoup avancé dans le "contact", ce jour-là.

Cependant, je me suis accroché. J’allais le voir deux ou trois fois par jour, je lui parlais en Arabe, je veillais à ce que son lit soit correctement refait, j’humectais ses lèvres avec un linge mouillé parce qu’il n’avait pas encore le droit de boire, je cherchais tout ce qui pouvait améliorer son confort… Son expression ne changeait pas.
Un matin, des officiers du C.T.T. (Le Centre de Tri et de Transit, un "service" de sinistre mémoire spécialisé dans les interrogatoires !) sont venus chercher "le Rebelle". Les chirurgiens se sont farouchement opposés à son transfert, mais, 48 heures plus tard, les mêmes officiers sont revenus avec un ordre écrit du Colonel commandant la place…
Trois jours plus tard, de retour à l’antenne, "le Rebelle" présentait des fractures du fémur et du poignet droits ainsi que des contusions multiples de la face et du thorax.

Contre toute attente, son expression s’est légèrement adoucie quand je suis venu le voir, et nous avons commencé à échanger quelques paroles. C’était un Berbère Chaouïa, il s’appelait Aït Ramdane, et il habitait là-haut dans les Aurès avec sa femme et ses deux enfants. Il parlait peu l’Arabe, et me comprenait d’autant moins que la langue du Maroc dont j’avais acquis quelques rudiments différait de l’Algérien.
Après son deuxième passage sur la table d’opération, j’ai continué à venir le voir, et nous avons peu à peu réussi à établir ce "contact" pour lequel j’avais été mandaté.

Un matin, quelques jours avant son départ pour l’Hôpital de Constantine (mieux équipé que notre antenne), il m’a appelé "houya" (mon frère), et il a tenu à me faire cadeau de sa djellaba en me disant "sam’h’ni" (excuse-moi), parce qu’elle avait deux trous à hauteur de l’abdomen.
Je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus Aït Ramdane, sa femme et ses enfants, mais j’ai très longtemps conservé cette djellaba, et je ne pouvais pas la regarder sans éprouver comme un pincement dans la poitrine.

Henri

Une chose que j'ai apprise de la vie et de ses rêves

Voyager en Afrique et vaincre ses peurs
  
Par : P.
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-13 Il y a  longtemps, je devais avoir environ six ans, je rêvais d'aller en Afrique. Ma vision de l'Afrique était d'Epinal en ces temps-là. C'était l'époque des feuilletons Daktari et de la lionne Elsa. Puis, plus tard, vinrent les romans de Joseph Kessel, d'Hemingway et de Karen Blixen. Je vivais dans des tours grises de la banlieue parisienne et je lisais : le mot SA-FA-RI avait une consonance magique pour moi. Il l'a toujours, comme les mots Inuit, Antarctique, galaxie...

Juste après l'obtention de mon bac, ma mère me proposa un premier grand voyage, un long courrier. Elle connaissait mon goût pour l'Afrique, et on partit toutes les deux une petite quinzaine de jours en safari.

Le Kenya, en 1986, avait encore une odeur sauvage. Ce fut un émerveillement de tous les instants, les rencontres furent bonnes et solides, elles durèrent par la suite, ce qui est assez rare en voyage. La vie explosait, la mort, très présente, fertilisait la vie.
Ces collines vertes, ces lacs d'Eleimenta, de Nakuru bordés du rose des flamants, l'apparition magique d'un kobe avec ses longs bois, à la lisière de la forêt nappée de brume... ce ciel immense, pur bonheur.
Cinq années plus tard, je repartais au Kenya chez l'ami rencontré lors du premier voyage. Cinq années et le pays avait déjà changé, il me semble qu'il avait perdu de sa grâce romantique, mais c'est au cours de ce séjour que la bascule opéra.

En Tanzanie, j'eus la chance de faire une rencontre marquante : Carolyn Roumeguère Eberhardt avait grandi dans les terrains de jeu de la brousse, entre sa mère, l'anthropologue Jacqueline Roumeguère, son beau-père Masaï, sa sœur, son frère et les nombreuses autres épouses de son père adoptif. L'arrière grande-tante de Carolyn (mais je ne suis plus sûre de la parenté exacte), la romancière Isabelle Eberhardt, avait sans doute insufflé à cette famille un goût prononcé pour l'aventure.

A ce contact et dans ce contexte peuplé de prestigieux fantômes, j'appris une chose qui est restée essentielle à mon âme et qui m'inspire jusqu'à ce jour. Une chose très simple finalement : ce qui nous empêche de devenir nous-mêmes, c'est la peur.

Nous savons bien que la vie apporte ses malheurs et ses chances, qu'aujourd'hui nous sommes là, que demain nous ne sommes plus là. Depuis, j'essaie de ne pas oublier. Bien sûr, il m'arrive d'avoir peur. Parfois, je ne me rends même pas compte que j'ai peur. Et hélas, beaucoup de sociétés, et la nôtre n'est pas en reste, nous socialisent dans la peur. On ne saurait le dire mieux que Nietzsche qui a écrit un jour quelque chose dans ce genre : « Qu'est-ce que la vie, si ce n'est le OUI de l'enfance ? ».

Je crois que si je rêvais de ces paysages somptueux dans mon enfance, c'est parce qu'au fond j'attendais qu'un jour on me délivre ce message. Reçu 5 sur 5. Non que j'y pense chaque jour, il n'y a aucun mantra rituel là-dedans. C'est plutôt inscrit dans les cellules, dans la boite noire, j'y puise ma source. Et ça, ça a vraiment changé ma vie.

P.

Partir, juin 1972

J'ai dit à ma mère que je préférais rester à l'orphelinat
  
Par : Dane
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-12 Nous étions arrivés à l'orphelinat avec mon frère un jour de septembre 1962, pour un accueil initialement temporaire, mon père venait d'être jugé et incarcéré. En perdant sa liberté, il perdrait la dignité qui le conduirait à perdre la vie à sa sortie. Les halls de gares et les trains allaient marquer mes années d'enfance par l'allégresse ou la tristesse de nombreux départs et arrivées.

Juin 1972, je rentrais à la maison, j'avais un peu plus de 10 ans, 120 mois, 3650 jours, 87660 heures...
Depuis des années, ma lettre hebdomadaire croisait celle de ma mère, le facteur était notre passeur, chaque grève ou retard nous isolaient sur les rives d'un fleuve rendu infranchissable par la force des crues. Ces courriers nous reliaient tel un cordon ombilical que notre séparation précoce ne nous permettait pas de couper. L'éloignement alimentait la source d'une relation fusionnelle dont le lien était noué et scellé par la culpabilité.

Malgré la joie, mon intuition me disait que cet ultime départ me ferait plonger dans une piscine aux contours restreints, je resterais un petit poisson dans un petit aquarium incapable de traverser de grands océans. Ma rage de vivre, ne pourrait s'exprimer dans cet univers familial trop étriqué, il me fallait devenir l'enfant sage et docile que je n'étais et ne voulais pas être, je rêvais d'un retour qui au fond me terrorisait.

Ma valise pour ce départ définitif était prête, elle pliait sous le poids des souvenirs, en la soulevant, j'emporterai le numéro cousu sur le col de mes vêtements, les odeurs du muguet cueilli dans les forêts, celle du chlore de la piscine en plein air où j'avais appris à devenir une nageuse hors pair. Elle garderait à jamais la fraîcheur de l'eau de la rivière du petit bois, la saveur sucrée des bonbons achetés le samedi soir au comptoir de l'estafette du boulanger. Elle raisonnerait longtemps des chuchottages, des rigolades et des frayeurs de nos cache-cache sous les lits du dortoir ou encore de mes pleurs si souvent étouffés sous les draps blancs. Comment partir le cœur léger avec une valise si lourde ?

Le départ était imminent, ma mère avait perçu mon malaise, en me posant la question de son origine, elle m'obligea alors à dire ce qui me semblait indicible, « je veux rester ».
Je n'ai oublié ni sa détresse ni sa surprise ni même les larmes qui brillaient dans ses yeux, en acceptant mon choix, nous protégeait-elle d'une déception réciproque et inévitable ? L'idéalisation peut-elle survivre à la réalité du quotidien ?

Quarante années sont passées, je pense souvent à cette décision prise du haut de mes dix ans, s'il m'est difficile d'imaginer le sens et la direction que ma vie aurait pris sans ce choix, je ne le regrette pas.
Depuis, l'arrivée des couleurs ocres de l'automne reste teintée d'une nostalgie, celle de la fin de l'été et d'une appréhension, celle de la rentrée...

Dane, février 2013

Une école de la vie

Admiration pour mon professeur d'histoire de la musique
  
Par : Mireille
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-11 Septembre 1966 : rentrée des classes au Conservatoire de Marseille. Nous sommes un groupe d'une dizaine d'étudiants inscrits aux différents cours devant nous permettre d'enseigner la musique à des élèves de collèges et lycées. En ce jour de rentrée, nous avions le matin « subi » le cours de pédagogie, avec 4 heures de dictées musicales !

Après une courte pause, retour en salle pour le cours d'histoire de la musique. Surprise : le professeur n'est pas là. Attente... puis nous voyons surgir d'on ne sait d'où un homme qui commence son cours sans tarder. Un débit de parole hallucinant, nous prenions des notes comme nous le pouvions en tentant de suivre ce rythme insensé. Impossible, il nous semait.

Le voici quatre heures durant debout, avec sa chaise qu'il torturera sans cesse en la balançant devant ou derrière lui, d'un côté à l'autre. Un temps j'ai lâché mon stylo pour l'observer, j'avais depuis un moment renoncé à prendre des notes ! Je me suis dit que ce garçon avait soit arrêté de fumer, soit rencontrait de sérieux problèmes personnels ! J'appris plus tard que ce n'était pas « soit » mais « et » ! Problèmes conjugaux, une nouvelle compagne qui lui demandait l'arrêt de la cigarette et pour couronner le tout : abandon de la région parisienne pour venir en Provence ! C'était trop pour un seul homme.

A la sortie du cours notre groupe s'était scindé en deux : les « pour » qui trouvaient ce gars génial bien que quelque peu hystérique et les « contre » qui décidaient de ne plus remettre un pied au cours d'histoire de la musique. J'appartenais au premier groupe et revins en seconde semaine. Devant les rangs clairsemés notre professeur avoua : « c'est toujours ainsi : ou on adhère à mon style ou on lâche tout de suite, mais quand on adhère c'est pour un moment ».
Et pour moi le moment fut long, d'ailleurs il dure encore. Longue tranche de vie.

Il s'appelait Marcel FREMIOT. Ses connaissances musicales, historiques étaient immenses. Musiques savantes, populaires, contemporaines, chant grégorien, tout le passionnait et il transmettait ses passions. Mais surtout c'est par son regard original, critique, libre, irrévérencieux parfois, qu'il m'a fait aimer et comprendre bien des aspects de l'évolution musicale au cours des siècles.
Ses cours étaient jubilatoires. Il fallait accepter de remettre en cause bien des idées reçues et dès lors l'analyse des œuvres prenait une toute autre dimension au filtre de son regard neuf, iconoclaste.

Cet homme athée m'a fait découvrir et aimer la Missa du Pape Marcel de Palestrina, les motets de Monteverdi et la Passion selon Saint Mathieu de Bach. Ce passionné de chants grégoriens m'a fait découvrir la musique contemporaine, plus précisément la musique électroacoustique qui est devenue l'un de mes modes d'expression.
Pédagogue, musicologue, compositeur, chercheur, Marcel FREMIOT m'a montré le chemin, mon chemin : celui de la liberté de penser, du non conformisme, pas à tout prix, mais par conscience, par exigence, par désir d'explorer des sentiers nouveaux, par désir de beauté, par façon d'être ouvert à tout, et quand il faut exclure, de ne le faire qu'en connaissance de cause.
Cette obligation d'ouverture a dépassé très vite les questions seulement esthétiques ou techniques en ce qu'elle relevait d'une façon d'être en général, d'un principe de vie : ouverture aux autres, aux différences, aux bizarreries.

Je dois à Marcel FREMIOT d'avoir été reçue en 1974 à la SACEM, première femme compositeur avec une œuvre de musique électroacoustique. Je lui dois mon amour de la musique des troubadours et des musiciens d'aujourd'hui, je lui dois mon goût des aventures professionnelles.
Son regard aiguisé sur le monde, sur la société, sa parole libre, son courage, son talent, son intelligence lui ont permis d'emprunter un chemin singulier, loin des cours, des courants, des cénacles et des chapelles si nombreux dans les milieux culturels... lui qui n'a jamais rien fait comme tout le monde y compris dès ses débuts... en naissant un 29 février !

Il ya a quelques années, je lui ai téléphoné afin qu'il préside un concours de musique sacrée que je contribuais à organiser à Moissac. Il parlait à peine moins vite, il ne triturait plus les chaises, mais continuait à transmettre ses passions et son niveau d'exigence n'avait pas baissé.
Sur bien des points, je me sens de l'école « Marcel FREMIOT », pas exclusivement, mais intensément. Merci Marcel !

Mireille COURDEAU
Février 2013

La non rencontre devant des demis

Un court entretien avec un père inconnu
  
Par : Robert
  
RETOUR LISTE DES RECITS

image-10« Ton père   était résistant, il a été fusillé ». C'est l'histoire que me contait ma mère. Et avec mes copains, d'enjoliver l'histoire si bien que je ne savais plus discerner la réalité du mythe.
Vers 10 ans j'en vins à ne plus y croire. Quelles traces de lui ? Où étaient mes grands parents paternels ? Et d'imaginer divers scénarii dont celui d'un père collaborateur.
S'installait en moi une angoisse diffuse. Les années passant je demandais parfois la vérité à ma mère. Mais à chaque fois, la violence contenue avec laquelle elle détournait la conversation avait raison de mes tentatives.

L'inquiétude restait donc en moi. Un jour, étant prêt, je questionnais fermement ma mère et elle parlait.
Histoire quelconque. Un type marié et père, avait eu avec elle une aventure.
J'ai obtenu un nom de famille, un nom de ville dans laquelle ce « Mr X » habitait plusieurs décennies avant, puis ai consolé ma mère, taisant l'idée qu'à cause de ce mensonge et de quelques autres, notre relation était sans confiance mais non dépourvue d'amour.

Puis je me suis fait détective.
Quelques mois plus tard, je retrouvais la trace de « Mr X », par logique et hasard. C'est le nom de l'auteur d'un livre que je lisais alors, qui m'a conduit à une rue éponyme. Je comprends que l'on puisse en douter, c'est pourtant vrai.
Concierge : « SVP connaissez-vous Mr X » ? « Oui, il habite au premier mais n'ouvre à personne ». Sonnette : femme méfiante ; minuscule salle de séjour. J'improvise : « je viens de la part de son patron ». « Il a encore fait des bêtises ? » « Non mais excusez-moi je dois le voir seul c'est la consigne de notre patron ». Vexée, elle l'appelle. Il ouvre une porte. Robe de chambre sur pyjama ; un homme solide. La femme s'en va. Je parle doucement l'imaginant l'oreille collée à la porte. « Bonjour, je suis votre fils ». Réponse : « Si c'est pour de l'argent, ce ne sera pas possible ». Je change de ton « ça ne sera pas pour de l'argent si vous venez au rendez vous que je vous fixe cet après midi ».

14h45, arrivé à l'avance au bar. Un peu fébrile, je me cale le dos à la banquette, face à l'entrée. 15 heures, il entre ; même marche chaloupée que la mienne, solide carcasse. Il se fait gentil. Je commande des demis et encore et encore. Il parle. Vie médiocre, petites combines, idées racistes. N'a rien à se reprocher. Après l'accouchement, il a donné quelques billets à ma mère et l'a invitée plusieurs fois au restaurant. Il a peur que je parle à sa femme qui n'a jamais rien su. Je serai bientôt âgé dit-il et j'espère qu'alors j'aurai votre soutien pour mes vieux jours.
Il me questionne pour la forme, sur ma vie, mon métier. Il dit que c'est bien que je sois responsable des affaires culturelles d'une grande ville. Je dois avoir la sécurité et gagner beaucoup.
16h30, au revoir.

Train pour Marseille ; il neige. Idiosyncrasie, ce paysage ouaté, me convient. Walkman : j'écoute les variations Goldberg. Suis en paix. Le pire était de ne pas savoir. Impression de renaître à moi-même. Certes, je ne suis pas idéologiquement sur la même planète que ce type, mais ce n'est pas important. L'important, c'est chez lui la vulgarité de l'âme, le laisser-aller des oncles repus qui avaient volé le Far West à Brel. C'est qu'il est impossible, du point de vue génétique, que je sois indemne. Il faudra donc que je travaille beaucoup sur moi-même. Le chemin que j'explore est différent du sien. Je veux pouvoir regarder chaque arbre qui dans son être révèle toute la forêt, plutôt que de compter des stères de bois. Je voudrais, quand viendra le moment, quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa, avec reconnaissance. Me viennent les paroles d'un poème : « Combien de temps encore ? Des années, des jours, des heures, combien ? Je m'en fous mon amour... Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore... Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul... Quand le temps s'arrêtera, je t'aimerai encore. Je ne sais pas où, je ne sais pas comment... Mais je t'aimerai encore... »
Elle m'attend à la gare.

Robert VERHEUGE

Contact

Association JADES - La Cheminée

14, rue du vieux pont - 82240 Septfonds
Entrée public : 
1, bd des Mourgues
bruno@lacheminee.fr
05 63 67 74 73

NewsLetters