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Un appelé qui n'a pu oublier

La guerre d'Algérie à l'âge de 20 ans
  
Par : T.
  
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image-19 Je me souviens   de la visite que ma mère et moi nous rendîmes à mon père, prisonnier en «zone interdite», là-bas, dans les Ardennes, pendant la deuxième guerre mondiale. Et je me souviens plus encore de cette «promenade» dans l'Argonne Ardennaise où des soldats abandonnés, pétrifiés, figés dans la mort, témoignaient de la dureté des combats passés, dans un douloureux bis repetita placent. Mon mètre-vingt me permit d'éprouver la qualité des toiles produites par une armée d'araignées bien décidées à stopper les évolutions d'une noria de mouches, gourmandes et facétieuses.

Moins de vingt ans plus tard j'étais en Algérie, région de Tipaza : «La Pacification»!
Gérant, j'assurais la gestion du «Foyer» d'un régiment du Train, sous la houlette d'un capitaine «de carrière» (enfant de troupe et puis l'Indo...).
Régulièrement, il s'assurait de la bonne gestion des stocks ; en particulier celle de la bière, très volatile, comme nul ne l'ignore. Sensible au climat, il se montrait pointilleux et irascible dès que le soleil était à son zénith. Une fois encore, alors que je lui faisais observer que tout se passait bien concernant la régularisation des inventaires-boissons, il me répondit qu'il faisait ce qu'il voulait. De mon côté, je lui proposais alors de me laisser tranquille.

Dès le lendemain matin j'appris que j'étais affecté à Médéa dans une compagnie à disposition des troupes de combats... Attentionné, mon capitaine assista à mon départ ; dans un message bref et délicat, il me dit : J'espère que tu vas crever, p'tit con!
A Médéa, si nos conditions d'existence étaient rudimentaires, nous étions très solidaires et partagions tout. Véritable communauté consciente de ses manques et de ses faiblesses, nous affichions une solidarité et une fraternité sans faille. Certes, nous n'étions ni des saints ni des moines mais notre tempérance tant alimentaire que spirituelle ne laissait pas de surprendre.
Et puis l'ordre nous parvint : je devais prendre la direction d'une colonne de camions à disposition d'une unité opérationnelle ; elle s'était installée dans une ancienne ferme sur un piton, en plein Atlas.

Notre arrivée fut saluée par la série de tirs d'une mitrailleuse lourde en direction de fellaghas qui, insensibles à cette démonstration, continuaient d'évoluer sans broncher sur le piton d'en face, conscients d'une distance trop grande. Affolés, tous, chauffeurs et mécaniciens, nous nous étions réfugiés sous nos camions, ce qui fit bien rire nos amis biffins, autrement plus aguerris.
Le lendemain, nouvelle expérience : nous devions laisser l'infanterie au pied d'un piton. A ces hommes de l'escalader pendant que l'artillerie pilonnerait le sommet dans le but d'obliger d'improbables ennemis à redescendre. Bruit effrayant, affolant ! Grondements des obus, sifflements des mortiers, crépitements des mitrailleuses, jappements des pistolets mitrailleurs ; je n'arrivais pas à contenir ma peur : on nous tirait dessus ? Si, si mais d'où ? Nous étions perdus, il aurait fallu se fondre dans la terre... Le soir, nous récupérâmes nos compagnons fantassins. Devant nos mines défaites, ils nous expliquèrent que tout était question d'habitude et qu'avec un peu de pratique... Ah bon ?!

Quarante huit heures plus tard, nouvelle opération : des fellaghas, bien informés, s'étaient emparés d'un camion contenant des fusils américains mis au rebut. Ils avaient abattus les hommes du convoi, les prenant sous un tir croisé qui n'avait laissé aucune chance à ces malheureux.
Alors que le jour se levait, nous distinguâmes les cadavres qui, depuis la veille, étaient demeurés sur la route sous un soleil de plomb. Spectacle horrible, abominable que ces corps dénudés, près d'imploser.
Soudain, je me sentis ramené dans les Ardennes, enfant impressionné par l'atroce vision d'hommes morts, brutalement, sans avoir pu même deviner ce qui leur arrivait.

T.

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