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La joyeuse débâcle

Sauvées pendant l'exode
  
Par : Simone
  
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image-17 J'avais   7 ans. Nous sommes parties sur les routes le fameux Juin 40, où la France affolée courait vers le Sud pour fuir le Diable.
Maman avait supplié voitures, charrettes, dispositifs permettant la fuite, tout était bourré de braves gens qui ne laissaient leur place à personne. Alors elle nous a posés, moi, ma sœur de trois ans et quelques paquets précieux, dans une petite remorque qui servait de transport aux marchandises du magasin. J'avais l'impression d'un voyage organisé. Tout le village était sur la route.
Après une longue marche, sont arrivées la fatigue et la peur. Les avions mitraillaient, les gens criaient et se couchaient sur le bord des routes. Un cheval blessé frottait ses plaies sur les herbes des talus. Maman a jeté tous les paquets qui nous entouraient dans la remorque, sans réaliser qu'elle jetait en même temps l'argent et les quelques bijoux qui lui venaient de sa mère. J'ai pleuré quand mon joli chapeau de paille, fraîchement acheté, est parti avec le reste.

La pluie s'est mise à tomber. Je vois encore ma mère, ruisselante, dans son petit tailleur vert, ses beaux cheveux frisés collés autour de son visage, pousser la remorque pourtant allégée en ralentissant de façon inquiétante. Des voitures militaires nous dépassaient lentement, le chaos était indescriptible. Maman a commencé à supplier pour qu'on nous prenne en charge, mais les chauffeurs ne détournaient même pas le regard. Sauf deux militaires qui, attendris, se sont arrêtés. Ils nous ont allongées sur les paquets qui remplissaient l'arrière de la voiture, et maman à l'avant entre le chauffeur et son compagnon. Sauvées !

J'en garde un souvenir émerveillé. Les avions pilonnaient, les deux soldats nous enveloppaient moi et ma sœur dans leurs capotes, nous coiffaient de leurs casques, et nous emportaient dans leurs bras à travers les fourrés. La voiture était trouée par les balles.
Puis le soleil est revenu, les tirs avaient cessé. Nous avons pique-niqué dans la nature avec les dernières conserves et le pain qu'on pouvait trouver en route. Une brosse à dents a fait le tour du groupe. Nous avons dormi la nuit dans la paille, ma sœur dans les bras de ma mère.
L'essence devenait introuvable. Alors Maman a fait un coup d'éclat : les deux hommes étaient en train de se renseigner, la voiture était à l'arrêt derrière un énorme camion transportant des bidons pleins... et accessibles !

En deux secondes, Maman a bondi, s'est emparée d'un bidon en s'assurant qu'on ne la voyait pas, puis elle a appelé les militaires en leur faisant signe qu'il fallait partir. Ce fut un vol délicieux, encensé, une véritable fête dans la petite voiture martyrisée par les balles.
Les kilomètres s'égrenaient au pas. Il fallut bien deux ou trois jours pour gagner Grenoble, où les deux militaires pensaient trouver une aide pour les réfugiés fuyant le nord envahi. L'un de nos deux sauveurs s'appelait Léandre. Il est resté l'ami de notre famille pour toujours.

Quand Léandre est sorti de la salle municipale où personne ne savait quoi faire ou dire devant ce déferlement de pauvres gens perdus, lui, l'homme si dynamique, si fort et si gai, a laissé ses bras pendre le long du corps, et a dit ces deux mots que Maman et moi n'avons jamais oubliés : « Pauvre France ».

Simone

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