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L'Aouina

Le jour de l'exil, au départ de la Tunisie
  
Par : Sonia
  
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image-15 Je suis  toute petite. Il fait chaud. Normal, à Tunis, il fait toujours chaud au mois d'août.
Je porte un duffle-coat. Quelle chance. J'adore ce duffle-coat. Je n'ai pas souvent l'occasion de le porter. Je porte aussi des pull-overs, des chaussettes et de grosses chaussures. C'est que tout ne peut pas tenir dans la valise. Une seule valise. On n'a droit qu'à une seule valise par personne. Une valise par personne et pour toujours.

Toujours. Est-ce qu'on sait ça veut dire quand on a cinq ans, toujours. Est-ce qu'on sait que ça veut dire jamais ? Plus jamais le même chemin de l'école, plus jamais le jardin de grand-mère, plus jamais la chienne Diane, la plus douce des bêtes, plus jamais les marchands de légumes et les couffins qui dansent au bout d'une corde depuis le balcon, plus jamais les bomboloni qui tombent dans le sable, plus jamais la plage de La Marsa et le chameau du Saf-Saf...

Je serre contre moi ma Popo Anna, ma poupée préférée, une poupée de celluloïd aux yeux fixes et aux cheveux peints. Elle aussi on l'a bien couverte, une brassière et un manteau tricoté par maman.
Aéroport de l'Aouina. Dans le hall de l'aéroport, je suis seule. Tout est grand et propre et les gens vont et viennent, avec leur valise unique et leurs duffle-coats. Il fait chaud. Dans le hall de l'aéroport, je suis toute seule avec ma poupée qui ne peut rien pour moi, seule comme une petite épave, un ballot tombé d'un cargo et qui divague et qui cherche une terre connue. Il n'y a que l'horizon, le ciel immense plus grand que la terre, plus grand que la mer, avec les avions qui volent dedans. Mon avion a un beau nom, il s'appelle "Caravelle". C'est un nom de bateau toutes voiles dehors qui fait le tour du monde, c'est un nom de voiture de sport qui vous emmène à toute vitesse loin sur les routes.

Ma mère doit être tout près. Mon frère aussi, le plus petit - le plus grand est déjà parti avec mon père. Je serre contre moi ma Popo Anna. A bord de la Caravelle, on me donne des illustrés : Sylvain et Sylvette. Je sais lire déjà... En France j'irai à la grande école. A Tunis, j'allais à l'école enfantine, on nous a appris à lire, on ne savait pas quoi nous apprendre d'autre. Je suis déjà une élève indisciplinée et bavarde, souvent je me suis fait punir. Un jour, la maîtresse me met à la porte de la classe et au lieu de me tenir là, bien sage, contrite et repentante, mortifiée par ma faute, je pars en reconnaissance et j'explore l'école. Mais aujourd'hui, je suis sage...
Je lis Sylvain et Sylvette et je me ronge les ongles : c'est la première fois que je me ronge les ongles, mais je n'arrêterai jamais.

Sonia Koskas, conteuse

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