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La djellaba

Naissance d'une amitié avec un prisonnier en Algérie
  
Par : Henri
  
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image-14 C’était  pendant l’hiver 1960-1961, en pleine Guerre d’Algérie.
À l’issue d’un "peloton d’E.O.R" (l’école des officiers de réserve), on m’avait expédié dans une antenne chirurgicale du Massif des Aurès, avec, pour maigre consolation, une barrette de "Dentiste Aspirant".
L’équipe de l’antenne était composée de jeunes médecins et chirurgiens fraîchement diplômés qui, comme moi, faisaient leur service militaire. Compétents et dévoués, ils étaient toujours disponibles, mais il leur arrivait d’être débordés, et nous venions alors, le pharmacien ou moi, les aider. C’est ainsi que je me suis peu à peu familiarisé avec certains actes chirurgicaux ou les règles de l’asepsie, mais c’est aussi en qualité d’interprète qu’on faisait appel à moi, sachant que j’avais passé mon enfance et mon adolescence au Maroc.

Un jour, on m’a demandé de "chercher le contact" avec un blessé qui commençait à se remettre de l’intervention subie trois jours plus tôt. Il s’agissait d’un fellagha, capturé lors d’une "opération". Il avait reçu deux balles dans l’abdomen, et mes amis chirurgiens l’avaient magnifiquement opéré en y passant une bonne partie de la nuit. En m’approchant de lui, je me suis senti très mal à l’aise… Il y avait une telle hostilité dans ce regard… Mais peut-être y avait-il aussi de l’inquiétude ? Je ne crois pas avoir beaucoup avancé dans le "contact", ce jour-là.

Cependant, je me suis accroché. J’allais le voir deux ou trois fois par jour, je lui parlais en Arabe, je veillais à ce que son lit soit correctement refait, j’humectais ses lèvres avec un linge mouillé parce qu’il n’avait pas encore le droit de boire, je cherchais tout ce qui pouvait améliorer son confort… Son expression ne changeait pas.
Un matin, des officiers du C.T.T. (Le Centre de Tri et de Transit, un "service" de sinistre mémoire spécialisé dans les interrogatoires !) sont venus chercher "le Rebelle". Les chirurgiens se sont farouchement opposés à son transfert, mais, 48 heures plus tard, les mêmes officiers sont revenus avec un ordre écrit du Colonel commandant la place…
Trois jours plus tard, de retour à l’antenne, "le Rebelle" présentait des fractures du fémur et du poignet droits ainsi que des contusions multiples de la face et du thorax.

Contre toute attente, son expression s’est légèrement adoucie quand je suis venu le voir, et nous avons commencé à échanger quelques paroles. C’était un Berbère Chaouïa, il s’appelait Aït Ramdane, et il habitait là-haut dans les Aurès avec sa femme et ses deux enfants. Il parlait peu l’Arabe, et me comprenait d’autant moins que la langue du Maroc dont j’avais acquis quelques rudiments différait de l’Algérien.
Après son deuxième passage sur la table d’opération, j’ai continué à venir le voir, et nous avons peu à peu réussi à établir ce "contact" pour lequel j’avais été mandaté.

Un matin, quelques jours avant son départ pour l’Hôpital de Constantine (mieux équipé que notre antenne), il m’a appelé "houya" (mon frère), et il a tenu à me faire cadeau de sa djellaba en me disant "sam’h’ni" (excuse-moi), parce qu’elle avait deux trous à hauteur de l’abdomen.
Je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus Aït Ramdane, sa femme et ses enfants, mais j’ai très longtemps conservé cette djellaba, et je ne pouvais pas la regarder sans éprouver comme un pincement dans la poitrine.

Henri

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