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Partir, juin 1972

J'ai dit à ma mère que je préférais rester à l'orphelinat
  
Par : Dane
  
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image-12 Nous étions arrivés à l'orphelinat avec mon frère un jour de septembre 1962, pour un accueil initialement temporaire, mon père venait d'être jugé et incarcéré. En perdant sa liberté, il perdrait la dignité qui le conduirait à perdre la vie à sa sortie. Les halls de gares et les trains allaient marquer mes années d'enfance par l'allégresse ou la tristesse de nombreux départs et arrivées.

Juin 1972, je rentrais à la maison, j'avais un peu plus de 10 ans, 120 mois, 3650 jours, 87660 heures...
Depuis des années, ma lettre hebdomadaire croisait celle de ma mère, le facteur était notre passeur, chaque grève ou retard nous isolaient sur les rives d'un fleuve rendu infranchissable par la force des crues. Ces courriers nous reliaient tel un cordon ombilical que notre séparation précoce ne nous permettait pas de couper. L'éloignement alimentait la source d'une relation fusionnelle dont le lien était noué et scellé par la culpabilité.

Malgré la joie, mon intuition me disait que cet ultime départ me ferait plonger dans une piscine aux contours restreints, je resterais un petit poisson dans un petit aquarium incapable de traverser de grands océans. Ma rage de vivre, ne pourrait s'exprimer dans cet univers familial trop étriqué, il me fallait devenir l'enfant sage et docile que je n'étais et ne voulais pas être, je rêvais d'un retour qui au fond me terrorisait.

Ma valise pour ce départ définitif était prête, elle pliait sous le poids des souvenirs, en la soulevant, j'emporterai le numéro cousu sur le col de mes vêtements, les odeurs du muguet cueilli dans les forêts, celle du chlore de la piscine en plein air où j'avais appris à devenir une nageuse hors pair. Elle garderait à jamais la fraîcheur de l'eau de la rivière du petit bois, la saveur sucrée des bonbons achetés le samedi soir au comptoir de l'estafette du boulanger. Elle raisonnerait longtemps des chuchottages, des rigolades et des frayeurs de nos cache-cache sous les lits du dortoir ou encore de mes pleurs si souvent étouffés sous les draps blancs. Comment partir le cœur léger avec une valise si lourde ?

Le départ était imminent, ma mère avait perçu mon malaise, en me posant la question de son origine, elle m'obligea alors à dire ce qui me semblait indicible, « je veux rester ».
Je n'ai oublié ni sa détresse ni sa surprise ni même les larmes qui brillaient dans ses yeux, en acceptant mon choix, nous protégeait-elle d'une déception réciproque et inévitable ? L'idéalisation peut-elle survivre à la réalité du quotidien ?

Quarante années sont passées, je pense souvent à cette décision prise du haut de mes dix ans, s'il m'est difficile d'imaginer le sens et la direction que ma vie aurait pris sans ce choix, je ne le regrette pas.
Depuis, l'arrivée des couleurs ocres de l'automne reste teintée d'une nostalgie, celle de la fin de l'été et d'une appréhension, celle de la rentrée...

Dane, février 2013

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